Article: Orques de novembre : ma dernière session en Norvège

Orques de novembre : ma dernière session en Norvège
Chaque année, lorsque novembre approche, je ressens la même impatience fébrile. Cette fois-ci, je savais déjà avant de partir que les orques avaient commencé à arriver dans les fjords du nord de la Norvège. Leur présence était signalée depuis plusieurs jours, suivant la migration des harengs vers le nord.
Un détail, pourtant, intriguait tous ceux qui vivaient sur place : pas la moindre neige à l’horizon. Les montagnes, habituellement poudrées à cette saison, restaient nues.
Mais lorsque je suis arrivé à Tromsø, le paysage changeait déjà : la neige arrivait exactement au même moment. Comme si l’hiver et moi avions fixé le même rendez-vous.
Une saison qui s’annonce… différente
Dans ces fjords norvégiens, les conditions changent chaque année. Le climat, les mouvements des harengs, les vents… chacun de ces éléments compose une partition imprévisible.
Je savais que les orques étaient là, mais impossible de prévoir comment la saison se déroulerait. C’est ce qui fait la beauté — et parfois la frustration — de ces sessions nordiques : rien n’est jamais acquis.
Dès le premier matin, alors que la lumière rase à peine le fjord, un souffle a résonné. Puis un second. Une dorsale noire, épurée, massive, a percé la mer d’acier. Une famille d’orques avançait calmement, comme si elle m’invitait à la suivre.
À chaque rencontre, un silence s’installe. Un silence fait de respect, d’émotion, de gratitude.

Rencontres sous un ciel d’acier
Cette année, le ciel m’a offert une atmosphère presque théâtrale : nappes de nuages lourds, percées lumineuses soudaines, effets de clair-obscur dignes d’un plateau de cinéma. Les orques glissaient dans cette lumière comme des figures mythiques : silhouettes puissantes des mâles, courbes élégantes des femelles, virevoltes rapides des jeunes.
J’ai pu me mettre à l’eau plusieurs fois. La mer était froide, la visibilité capricieuse, mais ces conditions extrêmes renforcent la magie des rencontres. Les clics et sifflements des orques résonnaient dans mon masque, m’enveloppant.
On sent leur intelligence, leur curiosité. On comprend qu’ils nous observent autant que nous les observons.
Photographier dans le froid : un défi permanent
Photographier les orques en novembre en Norvège, c’est accepter une lutte discrète mais continue : doigts engourdis, batteries réticentes, optiques saturées d’embruns. Le corps se refroidit, les gestes se font plus lents, la lumière change très vite.
Pourtant, ces contraintes affinent le regard. Elles obligent à être précis, patient, prêt à saisir l’instant unique.
Ce que je recherche, ce ne sont pas simplement des images. Ce sont des attitudes, des interactions… parfois un regard.
Cette année, un jeune orque est venu près de moi, suffisamment pour que je distingue la lumière grise se reflétant dans son œil. Une seconde de pure intensité.

Tourisme : un paradoxe nécessaire
Chaque saison, je suis frappé par l’augmentation du nombre de bateaux et de visiteurs dans les fjords. L’observation des orques attire, fascine, émerveille — et c’est une bonne nouvelle. Plus les gens voient ces animaux, plus ils sont touchés, plus ils comprennent l’importance de les protéger.
Mais ce tourisme est aussi un paradoxe pour moi. J’en fais partie. Je participe à cette présence humaine croissante qui, si elle n’est pas bien encadrée, peut perturber les animaux.
J’aime profondément ces orques, et pourtant je dois réfléchir à la manière dont je les approche, dont je témoigne, dont je partage.
Je crois que la clé réside dans la responsabilité : réduire les perturbations, éduquer, limiter le nombre de bateaux, privilégier la qualité à la quantité. Documenter, oui. Déranger, non.

Des fjords en mutation
Les fjords changent. Le comportement des harengs change. Les orques s’adaptent.
Le climat transforme lentement ce paysage nordique que j’ai appris à aimer. Être là, appareil en main, c’est aussi être témoin de ces évolutions. Et ressentir, année après année, l’urgence de préserver cet équilibre fragile.
Ces sessions de novembre ne sont pas seulement des moments de photographie : ce sont des observations à long terme d’un milieu qui se transforme.

Le dernier souffle avant le retour
Le dernier jour, alors que nous glissions hors du fjord, un grand mâle est apparu. Sa dorsale immense découpait le ciel pâle où la neige tombait encore doucement. Il a soufflé une dernière fois, un panache blanc dans l’air glacé.
Ce geste simple, majestueux, me touche chaque année. C’est une promesse silencieuse.
Et oui : je reviendrai.
















